Combattre les conséquences sur la santé au travail des réformes actuelles, et les présupposés de certains usages imposés du numérique à l'école

Cet article est réécrit à partir d'une intervention au stage collège du 17 octobre 2016, stage dont le compte rendu figure dans le SPL de novembre 2016. Il nous paraît utile de connaître ces modalités de résistance et d'action, au-delà du seul problème de la réforme actuelle du collège...

Il existe également, hors celles de la résistance de type pédagogique et/ou statutaire que nous imposent certaines réformes actuelles, deux autres pistes complémentaires, souvent combinées, pour résister à la déclinaison sous-jacente dans l’Education Nationale de l’« économie de la connaissance » : celle de la protection de la santé au travail ; celle du rappel des normes applicables aux « usages numériques », qui n’accompagnent pas pour rien les dernières réformes du lycée, puis du collège…

En effet, l'organisation et le contrôle plus étroits, voire la quantification à des fins d’évaluation et de gestion individualisée, de la totalité du travail enseignant, figurent parmi les objectifs inavoués de ces réformes comme de leurs outils. En cela, la déstructuration, et dilution, de l’acte d’enseignement et des formes libres du travail d’équipe au nom d’un recentrage sur les compétences transversales, rejoint les formes actuelles des portails multi-usages (e-lyco) incluant l’espace numérique de travail local et ses outils préconçus, largement importés du monde marchand sous forme de greffons obligatoires, en participant à la fois de la standardisation, de l’encadrement, et de l’imposition de « bonnes pratiques ».

Cette nouvelle « pédagogie » emprunte certaines de ses modalités au monde de la grande entreprise, préoccupée par la seule employabilité immédiate, et poussant la mise en concurrence des personnels et des succursales jusqu'au benchmarking. Adossée à un discours sur des « usages numériques » présentés comme « facilitateurs » et toujours « novateurs », elle affecte progressivement, par une bureaucratisation devenue « virtuelle » du rapport, hiérarchique, entre pairs, ou avec le public, toutes les tâches d’enseignement, d’évaluation, ou d’orientation, renforçant au passage l’individualisation des relations de travail, dans un domaine, l’éducation, où les notions d’équipe (pédagogique, professionnelle, pluri-professionnelle) et de travail d’équipe sont pourtant largement intériorisées et valorisées. En même temps, ces nouvelles « méthodes de travail » déplacent dangereusement le curseur entre le temps de ce travail et celui de la vie privée et familiale. Elles permettent en effet d’accroître à la fois l’extériorisation, par rapport à l’espace physique de travail, de nos « missions liées », caractéristique déjà intrinsèque à nos métiers, mais également, par l’introduction d'outils collaboratifs applicables aux élèves, une partie de l’acte d’enseignement lui-même, traditionnellement réservé au face à face présentiel. Les réformes actuelles et certains de leurs outils contournent finalement notre régime d’obligations de service comme notre statut de cadre A concepteurs de leur métier, au risque pour les individus d’une perte du sens de leur métier, et d’une souffrance au travail, pouvant aller jusqu’à l’épuisement professionnel, due à l’empiètement causé sur le temps personnel par l’intensification et le contrôle perpétuel de leur travail.

Il ne s’agit bien sûr pas de dénier a priori toute utilité à l'espace numérique de travail (ENT) comme à l’usage des technologies de l'information et de la communication pour l'enseignement (TICE), même si nombreux sont les présupposés, parfois partagés, ayant permis des mises en œuvre précipitées, sans vraie consultation des intéressés, d’abord dans les lycées, puis dans les collèges. Parmi ces présupposés, on peut citer :

- l’absence de fracture numérique au sein du public scolaire, alors que ce qui fait la différence n’est plus seulement le simple fait d’avoir ou non un ordinateur, une tablette, une connexion internet à la maison, mais surtout le type d’usage privé que l'on en fait. Ce présupposé se combine avec l'illusion de la disposition sur place de ces outils, à toute heure et dans des conditions compatibles avec les contraintes physiques (salles, effectifs) et horaires ;

- l'absence de difficulté d'adaptation des personnels à l'évolution technologique qu'ils sont eux-mêmes censés avoir déjà naturellement intégrée dans leurs modes de fonctionnement privés comme professionnels, ce qui justifierait l'absence d'obligation de formation préalable par l'employeur, ou du moins, sa réduction à la portion congrue (stages de quelques heures à une journée de découverte du dernier "outil" à la mode imposé par ce biais, dans les conditions que l'on sait au demeurant) ;

- la décomposition possible de l’acte d’enseignement en un ensemble de tâches parcellaires, préparée par celle du socle et autres cadres, d'abord historiquement et seulement diagnostiques, devenus référentiels de compétences et de savoir-faire. Ces tâches finiraient ainsi par être aisément mécanisables comme peuvent l’être la saisie de notes, ou le relevé d’absences et de retard, ce qui a souvent constitué le cheval de Troie utilisé par la hiérarchie pour faire entrer l'ENT, sans recul critique aucun, dans la pratique quotidienne, en faisant valoir les avantages en terme de gain de temps pour les intéressés et d'économies pour l'établissement, confronté par ailleurs à une baisse dangereuse du taux d'encadrement adulte de son public scolaire (éducatif, médico-social, etc.) ;

- la transparence et l’immédiateté, « pour que tout le monde voie tout en même temps » et puisse s’interpeller à ce sujet (avec des accès parfois indifférenciés en termes de droits à des données personnelles protégées), préparée par un glissement de la numérisation du cahier de texte vers son imposition comme image de l'intégralité du contenu du cours. Ce dernier présupposé, en justifiant une accessibilité immédiate des informations produites, singulièrement dans le sens vertical descendant, aboutit à raccourcir le délai entre information (souvent injonctive) et échéance contenue (la veille pour le lendemain), ou à multiplier ces échéances elles-mêmes (la réunionnite).

La première piste de résistance est celle du « constat » de cet empiètement excessif, à partir des risques psycho-sociaux qu’il engendre pour les personnels, par les mentions dans le registre de sécurité et de santé au travail de l’établissement, la sollicitation du médecin de prévention, avant ou à l’occasion des arrêts de travail, ou encore la saisine du CHSCT.

Voir fiche jointe.

La seconde piste est celle du rappel à la hiérarchie et parfois à des collègues sans recul, des normes applicables aux « usages numériques » pouvant, si l'on n'y prend garde, mettre en jeu des traitements de données personnelles protégées, accroître la stigmatisation des élèves en difficulté scolaire, porter atteinte à la neutralité commerciale du service public, ou renforcer celle faite à la vie privée, par l’extension sans limites de la situation d’enseignement comme des travaux de classe hors de l’univers physique de cette classe. Toutes circonstances impliquant la mise en place de « verrous collectifs » et l’explicitation des rôles et droits de chacun des utilisateurs, dans une charte véritablement et collectivement négociée au niveau local.

Voir fiche jointe.